Pénurie de matières premières : quand le monde d’après bloque les chantiers

La reprise économique consécutive à la crise sanitaire a rallongé les délais de production dans le secteur de la construction. En cause notamment, des pénuries de matériaux parmi les plus utilisés dans le bâtiment, comme le bois, les PVC ou l’acier. En cette fin d’année 2021, le secteur doit composer avec des marges réduites et une activité ralentie, qui présagent de nouvelles tensions dans l’immobilier.

La reprise économique a enclenché une inflation des matériaux et de l’énergie et privé le bâtiment d’une partie de la main d’œuvre nécessaire

Le redémarrage des économies a provoqué une baisse des stocks de matériaux et une hausse de leurs prix. La pénurie de matériaux trouve son origine dans trois phénomènes distincts. Tout d’abord, dans le redémarrage, trop lent, des usines fabriquant et conditionnant les matériaux divers (bois, PVC, aluminium). Arrêtées au gré des confinements locaux, elles ont peiné à retrouver rapidement un rythme de production capable de satisfaire la demande. Ensuite, une diminution des flux est venue s’ajouter à la baisse des stocks : le prix des conteneurs, dans une logique de raréfaction de l’offre, a doublé, voire décuplé à certains endroits. Enfin, la priorité donnée aux marchés asiatiques et américains, dont les plans de relance, plus ambitieux que France Relance, mettaient un point d’honneur à stimuler le bâtiment, a empêché les rares matériaux sortant des usines d’arriver en Europe. Résultat : une demande beaucoup plus forte que l’offre, ce qui a provoqué une puissante inflation des matériaux. L’indice du prix de production des produits sidérurgiques de base a augmenté de 43% entre octobre 2020 et octobre 2021, quand celui du PVC a pris 75% et celui des matières plastiques 53%. L’ensemble des matières premières fait, depuis quelques années, l’objet d’une frénésie spéculative dont la pénurie actuelle est une des illustrations. En anticipant les fluctuations de demande, les marchés gonflent artificiellement les cours et, selon le théorème de Thomas, exercent l’effet qu’ils pensaient prévoir.

Aux faibles niveaux de stocks des matériaux est venue se surajouter la hausse des prix de l’énergie, provoquée en partie par la reprise économique mondiale. Les stocks européens de gaz, déjà érodés par le long et rigoureux hiver 2019-2020, ont été fortement sollicités lors du redémarrage des économies. En recommençant à produire, les économies ont consommé plus d’énergie, dans une logique courante de couplage PIB/énergie. Contrairement aux matériaux, qui ont vu leurs stocks diminuer, la crise énergétique s’est traduite par une hausse des prix, sans pénurie.

Le secteur du bâtiment se trouve aujourd’hui confronté à des difficultés de recrutement dues au décalage entre une forte demande, provoquée par le redémarrage des chantiers, et le manque de main d’œuvre. Les différents confinements et les restrictions aux frontières ont ralenti, voire stoppé net, l’arrivée de travailleurs étrangers sur les chantiers tricolores. Les entreprises sont aujourd’hui forcées de puiser dans un vivier national, fortement tendu et notoirement plus cher. Au troisième trimestre, plus des trois quarts des entreprises de plus de 10 salariés exprimaient des difficultés de recrutement.

L’activité du secteur du bâtiment fonctionne au ralenti

Face à une pénurie d’intrants et à une hausse de ses coûts de fonctionnement, un secteur peut soit choisir d’innover pour produire autrement, soit à attendre que les stocks se reconstituent. Pressé par des carnets de commande chargés, le secteur du bâtiment a préféré ralentir sa production. Le niveau d’activité du secteur dans son ensemble est aujourd’hui le même qu’en 2014. La production de logements neufs est en retrait de -5,8% par rapport à 2019 et le non résidentiel neuf à -10,5%. Selon la Fédération française du bâtiment, l’activité du secteur dans son ensemble ne devrait pas retrouver son niveau d’avant-crise avant au moins 2023. Ce retard risque de tendre davantage un secteur historiquement confronté à la crise du logement.

Nicolas Bouzou et Alice Bouleau

Nicolas BouzouJacques Witt SipaNicolas Bouzou est un économiste et essayiste français, il a fondé le cabinet de conseil Asterès en 2006 qu’il dirige depuis et est directeur d’études au sein du MBA Law & Management de l’Université de Paris II Assas. Il a également créé le Cercle de Belém qui rassemble des intellectuels européens libéraux et progressistes. Il est régulièrement publié dans la presse française et étrangère. Nicolas Bouzou est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages, dont le dernier, co-écrit avec Luc Ferry, a été publié en 2019 aux Editions XO : " Sagesse et folie du monde qui vient ".

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