Moderniser l’habitat pour moderniser l’habitant ?

Doit-on changer l’habitat pour changer ses habitants ? C’est la grande question que se posent aujourd’hui foule de régimes qui veulent construire un homme neuf. En Chine, en Inde, en Birmanie, le pouvoir politique doit faire face à des tensions ethniques plus ou moins fortes. Et l’une des réponses est invariablement le logement : en invitant, ou forçant, les minorités à emménager dans des maisons de béton, le politique postule qu’elles vont embrasser la modernité et oublier leur culture propre. L’analyse est purement marxiste : les conditions matérielles détermineraient les valeurs, et moderniser le logement permettrait de moderniser le logé. Nous n’en sommes pas loin quand la rénovation urbaine est conçue comme l’unique outil d’intégration de certaines populations. Ou quand la crise des Gilets Jaunes est résumée à une révolte des pavillons périurbains.

Alors, quelle interaction entre les murs et les cultures ?

Dans Entre les plis du monde, une enquête socio-économique publiée sous forme de récit de voyage, on apprend que le pouvoir chinois offre gratuitement des maisons dans les bourgs aux ethnies qui résident sur les contreforts de l’Himalaya.

Que le vieux centre de Kashgar, capitale historique de la minorité ouïgoure, est entièrement reconstruit à la mode du baron Haussmann. Que chez les Muoso, une tribu au modèle familial unique (les enfants sont élevés par leurs mères et leurs oncles mais pas par leurs pères), toutes les maisons traditionnelles sont progressivement rasées. Qu’aux quatre coins de l’Empire du milieu, les politiques de relogement visent à casser les solidarités traditionnelles pour mieux projeter les minorités dans le XXIème siècle.

Les matérialistes sont convaincus que les idées, les valeurs, les religions découlent des conditions d’existence. Le logement déterminerait la pensée. Habiter dans une gratte-ciel à New York, Shanghai ou Dubaï, ce serait progressivement converger vers la vision globish d’une « élite mondialisée ». Croupir dans une barre d’immeuble à Limoges, Chicago ou Lagos, ce serait partager une culture de l’exclusion urbaine. L’écrivaine Tatiana de Montaigne dénonce ainsi le fait que les habitants des « quartiers » n’existent que par leur logement : « des femmes-tours, des hommes-tours, des enfants-tours ».

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La géographie nous apprend pourtant que deux infrastructures similaires ne donnent pas toujours la même superstructure. Un travail de recherche sur les îles bretonnes a montré que malgré des caractéristiques objectives fort proches, Ouessant, Batz et Groix s’étaient choisi des modes d’organisation, de spécialisation et de développement bien différents. Oui, les hommes se saisissent de leur liberté pour construire l’histoire. Loin de chez nous, au cœur de l’Asie, les nomades du Kirghizistan et de Mongolie vivent sous les mêmes yourtes, élèvent les mêmes bêtes, souffrent du même froid. Mais le hasard a fait que les premiers sont musulmans et les seconds bouddhistes-animistes. Voilà qui dément rapidement le matérialisme absolu.

Alors en quoi le logement nous transformerait-t-il ?

L’habitat ne produit pas la culture, il la conditionne. La même personne pourra changer de vision du monde en changeant de logement. Mais le même logement n’imposera pas une même vision à deux personnes. En bref, raser Kashgar va à coup sûr faire évoluer la culture ouïgoure. Mais structurer Kashgar comme Pékin n’alignera pas la culture ouïgoure sur sa voisine han. Si l’habitat influence le travail, la pensée, les interactions, il est rarement utilisé comme il avait été conçu. Abattre les cités HLM pour construire des immeubles de quatre étages ? Oui. Se lancer dans une nouvelle utopie urbaine ? Non. Le logement doit viser la liberté. En rénovant, on doit autonomiser les gens, les communautés, les peuples. Et les laisser ainsi construire leur monde.

Auteur : Louis Anicotte et Nicolas Bouzou 

Nicolas BouzouJacques Witt SipaNicolas Bouzou est un économiste et essayiste français, il a fondé le cabinet de conseil Asterès en 2006 qu’il dirige depuis et est directeur d’études au sein du MBA Law & Management de l’Université de Paris II Assas. Il a également créé le Cercle de Belém qui rassemble des intellectuels européens libéraux et progressistes. Il est régulièrement publié dans la presse française et étrangère. Nicolas Bouzou est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages, dont le dernier, co-écrit avec Luc Ferry, a été publié en 2019 aux Editions XO : " Sagesse et folie du monde qui vient ".

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