Le rejet de la Tour Triangle, une peur de la nouveauté ?

Quelques jours avant le vote du Conseil de Paris sur la Tour Triangle, cet édifice de 180 mètres qui aurait pris place situé vers la Porte de Versailles, un collectif d'architectes reconnus prenait la parole. La controverse sur l'édification de la tour revêtait pour eux un combat entre Anciens et Modernes, Paris devant « choisir entre le progrès et le conservatisme ».

Le lundi 17 novembre, les élus UMP et écologistes du Conseil de Paris rejetaient ensemble le projet dans un élan apparemment conservateur. La non-construction de la Tour Triangle constitue-t-elle le symbole d'une époque où la peur de la nouveauté annihile tout projet ? Où le confort de la continuité prend le pas sur les risques de l'innovation ? Plus précisément, elle éclaire la relation ambigüe que les Français entretiennent avec l'innovation.

En inspectant les bâtiments d'un pays on devine son histoire, les soubresauts de son économie, la puissance de ses idées.

 Rejet de la Tour Triangle

Le logement révèle les rapports économiques et les politiques urbaines quand les monuments éclairent notre rapport à l'art et à la nouveauté. La Tour Eiffel symbolise la confiance du XIXème siècle dans l'industrie. Les tours de banlieue sont la conséquence directe du besoin de main d'œuvre des 30 Glorieuses. Le Louvre et sa pyramide révèlent une volonté de concilier tradition et modernité. Les zones pavillonnaires incarnent la société de l'automobile. Les bureaux de la Défense ou de Lyon Part-Dieu constituent les poumons d'une économie de services.

  • Chaque ensemble architectural concentre des pans de notre société et exprime un moment de l'histoire.

Que nous apprennent les projets d'aujourd'hui ?

Le rejet de la Tour Triangle signifie évidemment que nous ne nous jetons plus à corps perdu dans toute nouveauté. Le lien, simpliste, entre innovation et progrès est rompu. Les Français ont conscience que chaque innovation crée, mais détruit aussi. Pour autant, d'autres projets d'envergure voient le jour. La Fondation Louis Vuitton à Paris, le Musée des Confluences à Lyon, le Louvre-Lens et le centre Pompidou-Metz ont émergé ces dernières années. Les tours Equinox à Lyon Part-Dieu, First et Phare à la Défense ont été inaugurées récemment ou sont en cours de construction. La principale nouveauté sur le front du logement est l'émergence d'éco-quartiers (16 en France).

Les lieux d'implantation des édifices d'ampleur nous montrent que les Français ne semblent pas rejeter la nouveauté, simplement la circonscrire à certains territoires, à certains lieux, là où elle pourra créer sans dommages. Les tours sont édifiées dans des quartiers d'affaires déjà peuplés de buildings. Les nouveaux ensembles audacieux viennent combler des zones désertés par la désindustrialisation ou faiblement peuplées.

Dans cette logique, nourrie de l'expérience des échecs passés, est recherché un optimum : créer sans détruire. Les éco-quartiers cherchent un équilibre rare, entre logements, bureaux, commerces, espaces verts et de loisirs.

Les taux sont bas, les emplois manquent, l'activité dans le BTP souffre, la conjoncture économique incitait à lancer le projet de Tour Triangle.

Son rejet tient à une quête d'un équilibre : créer sans détruire. Apparemment bonne pour l'urbanisme, cette logique devient délétère une fois appliquée au reste de l'économie. Tout nouveau produit chasse l'ancien, fait des perdants et a des effets pervers. On voudrait des VTC qui ne portent pas préjudice aux taxis, des drones livreurs qui ne suppriment pas d'emplois dans les pizzerias, des innovations médicales qui ne tuent pas les pharmacies.

Comme en urbanisme, on voudrait que le nouveau ne fasse pas d'ombre à l'ancien. C'est tristement impossible. Bonne ou non, une décision du Conseil de Paris a pu empêcher la Tour Triangle. Pas sûr qu'un arrêté municipal soit à même d'interdire l'intelligence artificielle.

Auteurs : Nicolas Bouzou et Charles-Antoine Schwerer

nicolasbouzou

Économiste et directeur-fondateur du cabinet de conseil et d'analyse économique Asterès, Nicolas Bouzou est membre du Conseil d'Analyse de la Société auprès du Premier Ministre, directeur d'études à la Law & business school de Paris II Assas, vice-Président du Cercle Turgot et chroniqueur sur Canal Plus. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont Le Chagrin des Classes Moyennes, Lattès, 2011.

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